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L'ufologie gangréneuse

 

2. Le complexe de Primarette

 

Pendant plus de vingt-cinq ans, depuis 1951, Charles Joisten réalise une étude sur les croyances dans les années 50 en Savoie et Dauphiné. Il constate une forte coloration sociale des croyances qu’il enregistre et pose l’hypothèse d’une implication de cause à effet (1973).

 

En 1992, Christian Abry et Alice Joisten développent le complexe de Primarette : une explication sociale et endémique des croyances moyenâgeuses, sur une longue durée. Leur développement se pose sur l’analyse du travail riche et dense de Charles Joisten, grâce auquel ils purent réaliser une géographie différenciée des croyances aux êtres fantastiques. C’est-à-dire, délimiter géographiquement les zones de croyances, dater leur apparition et identifier le contexte socio-historique.

 

La coloration sociale des croyances apparaît en Bas-Dauphiné pour plusieurs êtres fantastiques. Par exemple, les esprits domestiques, les servans, s’y trouvaient souvent rattachés aux maisons des puissants. C’est pratiquement toujours une servante qui était chargée d’apporter à l’esprit domestique sa part de nourriture. Cette part consiste régulièrement en une assiette de soupe, dont le bon morceau est parfois une côte de chou. La servante ne doit pas goûter, sous peine d’être punie par l’esprit. Naturellement, l’interdiction est enfreinte et la servante reçoit sa punition.

 

Une leçon d’obéissance transparaît dans ce récit, car l’omniscience de l’esprit domestique va de pair avec la forte complicité des patrons de ce dernier. Or, l’on peut constater que la distribution géographique de ces lutins seigneuriaux, ou des récits qui en font mention, correspondrait aux lieux ayant subi au XVIIIe siècle les plus fortes charges seigneuriales. A savoir, de fortes redevances en nature.

 

Esprit domestique récompensé pour ses services

 

Maintenant que l’association d’une croyance à un contexte social parait comme une explication raisonnable, nous pouvons entrer plus amplement dans les particularités des systèmes de croyance. Pour se faire, nous analyserons la peur du loup-garou ou crainte d’un ennemi intérieur, où le parent peut être l’agresseur.

1. Des faits justifient la peur :

Entre 1747 et 1752, 6 enfants de 2 à 13 ans seront dévorés par les loups.

2. La peur est expliquée, rationalisée :

Dès 1673, les registres paroissiaux de Sainte-Anne-sur-Gervonde signalaient la première dévoration d’une fillette par « un loup-garou très carnassier », proche du bois appelé la Verrière Ferron.

Au siècle suivant, les documents de Primarette sont plus explicites : ils accusent une verrerie, proche d’un bois, d’user de loups-garous pour obtenir quelques substances corporelles provenant d’enfants. Ainsi pouvait-on lire dans le registre de 1747 du curé : « Les loups carnaires ont dévoré trois enfants dans Primarette, on croit plus probablement que ce sont des loups-garous à qui les curés donnent permission de faire semblables chasses pour fournir aux verreries, rien n’est capable de leur ôter cette sotte crédulité » (Joisten, Chanaud & Joisten, 1992).

3. Des bases sociales dirigent la rationalisation :

Inutile de dire que cette rationalisation où le clergé marche main dans la main avec la noblesse a des bases sociales. Il est intéressant de noter que la croyance anticléricale des loups-garous se situe dans des zones où la noblesse contrôle 50 à 60% du sol. Tandis que la croyance dans les servans, qui renforce l’obéissance au seigneur, se distribue dans des zones où la noblesse détient 10 à 40% du sol. Dans les régions contrôlées à moins de 10%, on observe une disparition de telles influences.

L’exploitation particulièrement dure et pesante des masses paysannes par la noblesse, que secondait parfois le clergé, dans les aires particulièrement sensibles explique parfaitement la formation de croyances et légendes antiféodales et anticléricales, comme celle des loups-garous.

 

Des ecclésiastiques représentés sour la forme de loups sanguinaires

4. L’explication est maintenue sur une longue durée :

Ce complexe de croyances bien spécifique se perpétuera sur trois siècles au moins. Ainsi, un texte de la fin du XIXe siècle nous dit que les liberous, ou luberous, « parcouraient en tous sens les communautés et paroisses voisines [de Lieudieu] pour racler la partie la plus charnue des chrétiens et y trouver la graisse indispensable, croyait-on, à la bonne fabrication du verre de Chambarand.

Dans la commune de Saint-Just-Chaleyssin, un informateur anonyme dira à Charles Joisten, en mai 1962, que « les liberous étaient des gens, habillés d’une peau de veau, que le seigneur « envoyait » pour faire le mal. On ne pouvait les tuer que d’une balle bénite. Mais dès lors qu’on s’adressait au curé pour faire bénir ses balles, celui-ci vous dénonçait au seigneur. »

A Pommier-de-Beaurepaire, en novembre 1980, Charles Joisten entendait encore d’un homme de 57 ans : « Autrefois, on mettait de toutes petites fenêtres aux maisons pour empêcher les loups-garous d’entrer et d’enlever les enfants. » Et voici comment l’informateur répond à la question sur l’ancienne verrerie du pays : « Mes parents m’ont eu dit que ça a été baptisé la Verrerie parce qu’ils faisaient des verres avec la graisse des enfants »

5. Des variations s’effectuent suivant le contexte géopolitique :

Cette explication est tout à fait différente de l’explication donnée dans les Alpes de Savoie et du Dauphiné, où le loup-garou n’est pas un sbire déguisé des seigneurs, mais un possédé qu’on délivre par la charité : le don du pain.

6. Une résolution sociale :

La Grande Peur s’acheva, dans le Viennois, par une insurrection antinobiliaire d’envergure. Dans le Dauphiné, la Révolution commença le 7 juin 1788 par la Journée des Tuiles.

Il serait intéressant, à ce niveau du développement, de mettre en lumière le substrat populaire qui pourrait être à la base de la croyance en une menace venue du ciel.

 

Webographie

 

Mémoire présentant le complexe de Primarette :

https://dspace.msh-alpes.prd.fr/bitstream/1801/217/2/RGA_1998-2_04-Abry.pdf

 


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