L'ufologie gangréneuse
3. Le substrat légendaire de la menace céleste
Dans l’Antiquité, Plutarque (40 – 120) croit à l’existence d’êtres, quoique supérieurs à l’homme, de nature non divine. Son développement prend base sur un simple constat : pourquoi la nature n’aurait-elle rien prévu pour remplir le vide qui existe entre les mortels et les divins immortels ? L’animisme scandinave répond à la question en reconnaissant l’existence des âlfr, dont la racine donnera plus tard le mot : elfe. Les alfar, issus des vers grouillant dans le cadavre d’Ymir dépecé par Odin, occupèrent bientôt les espaces aériens, tandis que les nains se voyaient octroyer le monde souterrain. Esprits capricieux, les alfar son tantôt bienfaisants, tantôt malfaisants.
Chez les germains, la tempête était souvent rattachée à l’armée de Wotan (Odin), le dieu du tonnerre. Son armée se compose d’esprits qui chevauchent chevaux et boucs. En Alsace, ce n’est pas toujours Wotan qui dirige cette troupe maudite. Parfois, une femme guide avec lui, ou seule, les âmes : Frau Perchte ou Frau Holle. Afin d’apaiser la Chasse sauvage, il était courant, dans les régions alpines, de répandre pendant la tempête de la farine et des miettes de pains.

Si l’on pouvait apaiser la tempête, une croyance très répandue admettait aussi la possibilité d’appeler et de provoquer les orages. On peut ainsi découvrir dans le droit germanique du VIIIe siècle qu’il était prévu de verser une indemnité aux personnes dont la récolte a été endommagée à cause de tels maléfices. Les sorciers capables d’inciter la tempête étaient appelés tempestarii, ou tempestaires. Il semblerait que les Wisigoth usaient de tempestarii pour rançonner les campagnes et intimider les paysans en les menaçant de déclencher les orages. Ceux-ci les payaient pour épargner leur champ et frapper à la place ceux du voisin.

Dans son Livre contre les stupides préjugés du peuple, Agobard, archevêque de Lyon durant la première moitié du IXe siècle, raconte comment une foule en colère est venue lui apporter deux hommes et une femme suspectés d’être des voyageurs aériens. Les paysans croyaient que des phénomènes naturels, comme l’orage ou la grêle, résultent de l’action de ces tempestarii en relation avec des êtres originaire d’un pays mystérieux situé entre terre et ciel et appelé « Magonie ». Ils passeraient avec eux des pactes qui conduiraient les « Magonians », voyageant sur des navires aériens, à déclencher des intempéries désastreuses pour les cultures. Les deux parties se partageraient alors les fruits touchés et les animaux foudroyés ou noyés. Agobard finira par démontrer aux Lyonnais leur erreur et sauver la vie des prisonniers.
Ainsi, l’armée de Wotan laisse sa place aux « meneurs de nuées » et aux flottes aériennes de Magonie. Ce pays céleste était supposé être un port franc que les tempestarii, monté sur un balai, rejoignaient pour s’approvisionner avec les fruits tombés durant la tempête. Par la suite, il semble que l’association populaire des tempestaires avec les navires volants se soit brisée. Cette dernière croyance subsistera surtout en Normandie avec, par exemple, la légende du Hollandais volants.

En 906, nous retrouverons ce même substrat actualisé en d’autres termes dans un extrait de capitulaire carolingien : le Canon Episcopi. Réginon de Prüm y mentionne des croyances selon lesquelles des femmes volaient la nuit à la suite d’une divinité, Vénus ou Diane. Malgré la frappante ressemblance de ces propos avec la Chasse de Wotan ou de Frau Perchte, ces femmes n’étaient pas nuisibles, elles protégeaient les cultures et les récoltes.

Jusqu’au XIIIe siècle, l’Eglise considéra ces croyances comme de vulgaires superstitions, puis commença à croire à leur réalité. Le sort des tempestaires et des Magonians en est jeté quand, en 1485, paraît le Malleus Maleficarum. Ce manuel de lutte contre les démons, qui devient rapidement le bréviaire de tous les inquisiteurs, dénoncent les sorcières coupables de voler dans les airs en chevauchant des balais après avoir passé un pacte avec les démons. La correspondance entre les croyances apparaîtra au lecteur avisé. Les tempestarii sont ici remplacés par des sorcières dont le pacte ne se fait plus avec les Magonians, mais avec les démons. L’entreprise d’éradication, visant majoritairement des femmes âgées, esseulées et marginales, a un arrière goût de nettoyage phallocratique.
L’histoire pourrait s’arrêter là. Mais, en 1679, par exemple, on accuse encore Péronne Goguillon de Bouvignies près d’Orchies d’avoir gâté les fruits de la vigne et de la terre par l’intermédiaire d’orages provoqués. Mieux ! Le 26 avril 1897, à Merkel, au Texas, l’ancre d’un vaisseau aérien serait accidentellement tombée et restée engagée dans le sol. Un plongeur serait alors descendu pour libérer le vaisseau…
Curieusement, plusieurs textes du haut Moyen Age, tels que le Speculum regale, le Miroir des rois irlandais, le Konungs Skuggsia norvégien, l’Historia brittonum gallois ou le Mirabilia irlandais, content un incident très proche de celui d’Agobard et de Merkel. Un jour de fête, une ancre attachée à un vaisseau des nuées tombe du ciel et se coince en rencontrant un obstacle. Un des êtres aériens descend alors en nageant dans les airs et tente en vain de décrocher l’ancre. Il échappe de peu à la population accourue et s’envole vers le vaisseau. La corde est coupée et celui-ci s’éloigne.
Mais ce dernier cas est extrêmement rare après le siècle des Lumières, où la raison est devenue une forme de révolution sociale. On aurait pu croire à une annihilation totale des croyances populaires face au cartésianisme. Il n’en est rien ! Elles se sont tout simplement adaptées.
Webographie
Article sur le Livre des Prodiges de Wolffhart proposant différentes croyances :
http://www.cosmovisions.com/textProdiges.htm
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