Article proposé par Trotmany

Bienvenue invité (Identification | Inscription)

 

La baguette

Le terme « baguette » provient, par l’intermédiaire de l’italien médiéval bachetta, du latin baculum, « bâton ». Etymologiquement, un imbécile (im-bacillum) est un être « sans bâton », donc un faible de corps et d’esprit. On mesure ainsi la haute valeur symbolique accordée à la baguette. A en croire les anthropologues, celle-ci est liée au premier instrument à avoir été utilisé comme signe ostentatoire du pouvoir : le gourdin. Cette grosse branche conférait à son propriétaire un pouvoir considérable ; celui de se défendre, d’assommer ses ennemis et d’abattre du gibier. Lors d’une dispute, le simple fait de brandir son gourdin était un signe de puissance, mais aussi de terreur. Au point de vue métaphorique, le gourdin, le bâton, les verges dressées sont des symboles phalliques et donc de puissance et domination.

Lorsque les lances et les épées remplacèrent la massue et devinrent des armes de choix, le gourdin quitta la sphère pragmatique pour entrer dans celle du symbolique. Devenant ainsi le sceptre royal ou encore le bâton héraldique, par lequel un émissaire endossait les pouvoirs du roi qu’il représentait. Enfin, entre les mains du mage, ce bâton de puissance prit la forme d’une baguette. On remarquera furtivement, que comme pour la plupart des outils et rituels magiques, la baguette singe les attributs du pouvoir féodale dans une forme de dérision. Elle place la puissance aux mains de tout homme ; mouvement si pas humanitaire, hautement contestataire et anarchique.

La baguette cristallise la maîtrise des pouvoirs de la nature et des forces surnaturelles. Dérivé spécialisé de l’arbre, elle partage ses très forts investissements imaginaires : union dynamique du haut lumineux, visible, et du bas obscur, invisible. Outil de relation avec l’invisible, les forces et les mouvements cachés de la nature, la baguette tient symboliquement de l’antenne et de la prothèse. C’est à la fois un instrument de clairvoyance, utilisé aujourd’hui encore dans les mantiques, et un instrument de puissance, représenté dans les légendes, contes et mythologies. On peut donc distinguer les baguettes divinatoires, des baguettes magiques.

 

Baguette divinatoire

La baguette divinatoire est connue depuis 2000 ans av. J.-C. et décrite par Cicéron dans le De divinatione. La plus populaire des baguettes divinatoires est celle du radiesthésiste en général, et du sourcier en particulier. Il s’agit d’un rameau fourchu de coudrier, d’aulne, de hêtre ou de pommier, à l’aide duquel on découvre les métaux, les sources cachées, les trésors, les maléfices et les voleurs. On le débarrasse de son écorce et l’on tient dans chaque main l’une des ramifications de la fourche. La baguette s’inclinerait d’elle-même vers le sol pour indiquer la présence des choses convoitées. Les sourciers modernes utilisent parfois deux tiges métalliques soudées. Au 18e siècle, on faisait appel à la baguette divinatoire pour retrouver d’anciennes bornes et déterminer des droits de propriété foncière.

La baguette divinatoire symbolise aussi le don oraculaire. Le premier arcane du tarot de Marseille, instrument de divination, est le Bateleur, qui tient dans la main gauche une baguette. Celle-ci représente la clairvoyance du magicien qui sait, à la différence de son public, faire la part entre les apparences visibles et la réalité cachée, entre les illusions et la vérité à découvrir.

La palomancie est l’art de prédire l’avenir en utilisant de petits bâtons ou des baguettes. Elle était pratiquée dans tout l’Orient ancien, chez les Chinois, mais aussi chez les Germains. Habituellement, on écorce une baguette et on en conserve une dont on garde l’écorce, puis on s’en sert comme à pile ou face ; ou bien une baguette désignée à l’avance a un sens favorable, une autre un sens défavorable. L’antique civilisation celtique connaissait aussi la baguette comme support divinatoire : gravée de vingt-deux runes, elle était utilisée à la manière du tarot par les druides et les filid (poètes sacrés).

Palomancie, rabdomancie, radiesthésie relèvent sans doute d’une origine lointaine identique : baguettes et bâtons venant de l’arbre, leur utilisation n’est-elle pas, sur le plan humain, celle du doigt de Dieu qui désigne la vérité. On en retrouve une trace dans les Nombres de la Bible. Lors de la traversée du désert, le peuple hébreu murmurait contre Moïse et indirectement contre Yahvé, en raison des privations et des souffrances que la longue marche lui imposait. Sur l’ordre de Yahvé, chaque famille patriarcale remit un rameau à Moïse ; celui-ci inscrivit le nom du chef de famille sur le rameau et il suivit les instructions de Yahvé : « Tu les déposeras ensuite dans la Tente de Réunion, devant le Témoignage où je me rencontre avec toi. L’homme dont le rameau bourgeonnera sera celui que je choisis ; ainsi je ne laisserai pas monter jusqu’à moi les murmures que les enfants d’Israël profère contre vous ».

Le rameau symbolise ici un groupe et une personne, à qui il s’identifie ; si le rameau bourgeonne, c’est la famille qui est censée fleurir. D’autre part, une fois marqué par son bourgeon, il symbolise le choix de Dieu et l’autorité dont ce choix investit la famille élue. Cette autorité fait de l’élu le médiateur entre Yahvé et le peuple. On retrouve cette idée de médiation et d’harmonisation dans le mythe du dieu grec Hermès à qui Apollon offrit sa baguette d’or (bâton d’augure), instrument de protection contre tout danger, outil par lequel s’expriment les volontés de Zeus, le dieu qui dirige le monde.

« […] une baguette merveilleuse d’opulence et de richesse, en or et à triple feuille : elle te protègera, dit Apollon à Hermès, contre tout danger en faisant s’accomplir les décrets favorables, paroles et actes que je déclare connaître de la bouche de Zeus. » Hymne homérique à Hermès, 5, 529-532

Institué comme son messager par Zeus, Hermès transmet aussi les messages d’Hadès, le souverain du royaume des morts. Sa baguette s’orne alors de deux serpents et reprend le motif très ancien du caducée attesté v. 2600 av. J.-C. dans le bassin égéen. Le motif du caducée, ou Kerikeion : «  bâton de Mercure (Hermès) », montre que le poison de la guerre, de la confrontation agressive, peut être conjuré par des paroles bonnes et apaisantes. Les deux grandes forces antagonistes se calment alors pour retrouver un équilibre et une harmonie totale autour de l’axe du monde. C’est à cette même idée que renvoie le caducée tantrique avec l’enroulement des deux nadji autour de la sushumna de l’axe vertébral central.

 

Baguette magique

La baguette, symbole du pouvoir magique sur les forces naturelles et du pouvoir de transformation, est aussi l’apanage des druides et des filid. Il suffit au druide d’Ulster Sencha d’agiter sa baguette pour obtenir le plus complet silence de tous ceux qui l’entourent. Son matériau, bronze, argent, or, frêne ou noisetier, correspondait à différents degrés de la hiérarchie initiatique à sept degrés des filid irlandais. Le docteur ou ollamh avait droit à la baguette d’or, le file de deuxième rang ou anruth à la baguette d’argent, les cinq autres degrés à la baguette de bronze. Cette baguette métamorphosait, selon le légendaire, les hommes en cygnes ou en sangliers.

Le caducée d’Hermès ajoute au pouvoir de dire le pouvoir de faire. Avec son caducée, Hermès pouvait endormir les hommes et les envoyer dans le monde des songes. S’il le posait sur les yeux d’un agonisant, il l’envoyait en douceur – selon une tradition très postérieure à Homère – dans le monde des morts. Le dieu antique de la médecine, Asclépios, qui intervenait pour guérir les malades sous forme d’oracles, avait pour attributs distinctifs une baguette et un serpent, autre forme du caducée aujourd’hui symbole professionnel des corps de santé.

Dans les cultures préscientifiques comme dans les fantaisies de l’imaginaire, fonction symbolique et pouvoir magique se confondent. Homère raconte, dans l’Odyssée comment la magicienne Circé transforme les compagnons d’Ulysse en pourceaux en leur touchant l’épaule de sa baguette, Ulysse échappant au sortilège grâce à l’intervention d’Hermès. La métamorphose d’un objet en un autre est l’un des usages les plus classiques de la baguette magique, notamment dans les contes de fées. L’exemple le plus connu est celui de la baguette coiffée d’une étoile qui permet à la fée marraine de Cendrillon, dans un des Contes de Perrault, de transformer la citrouille du jardin en carrosse.

Au début de l’époque moderne, en Europe, les mages considéraient la baguette comme un outil primordial pour l’exercice de leur art. Elle était utilisée par les magiciens rituels pour jeter des sorts ou pour dessiner des cercles sur le sol, afin de se protéger de l’influence maléfique des esprits ou des démons qu’ils s’apprêtaient à invoquer. Ils s’en tenaient aux instructions des grimoires pour se confectionner eux-mêmes une baguette. Selon La Clef de Salomon, l’un des livres magiques les plus célèbres du Moyen Age, la baguette idéale était faite dans une branche de noisetier, coupée d’un seul coup d’une hache toute neuve. En taillant la baguette d’inscriptions, le mage invoquait les forces qu’il désirait utiliser afin de réaliser ses désirs.

« Elle doit être taillée dans un coudrier de la pousse de l’année. Il faut la couper le premier mercredi de la lune, entre 11 heures et minuit, en prononçant certaines paroles, avec un couteau neuf. On charge ensuite la baguette en écrivant Agla + sur son gros bout, On + en son centre et Tetragrammation + au petit bout. Et l’on doit dire : Conjuro te cito mihi obedire, Venies per Deum vivum, et l'on faisait une croix, - per Deum verum, - une seconde croix, - per Deum sanctum, - une troisième croix. Avec cette baguette, on peut faire mourir des humains et des bestiaux rien qu’en les touchant. »

Des actes auvergnats de procès en sorcellerie (17e s.) citent l’utilisation, par un fermier jaloux, d’une baguette de coudrier fendue en deux pour provoquer l’impuissance d’un homme. Boguet rapporte, dans Discours des sorcières, que Françoise Secrétain et Thévenne Paget faisaient mourir les bestiaux en les touchant de leur baguette. Cardan cite une sorcière de Paris, qui tua un enfant en le frappant doucement sur le dos avec sa baguette magique.

 

WeboSpy v.3 Copyright © 2007 - Tous droits réservés